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Yvon Quiniou Eléments de réponse à Pierre Billouet

1- Face aux difficultés que paraît susciter ma position je pourrais me replier dans l'autocritique suivante : la référence maintenue à « un éventuel Dieu », qui distingue un athéisme privatif d'un athéisme dogmatique, ne serait que la trace subsistante d'une formation chrétienne initiale, elle-même liée à un contexte historique. Si je suis bien sorti de l'idéologie religieuse s'agissant des réponses, je n'en serais donc pas sorti s'agissant des questions – ici la question de Dieu. Pourquoi pas ?

2- Ce qui pourrait aller dans ce sens, c'est l'analyse de ceux qui professent un athéisme absolu : M. Conche, qui me rappelle dans une lettre que, pour lui, le mot « Dieu » n'a rigoureusement aucun sens et qu'il ne peut même pas se dire athée, négateur de Dieu : si ce que l'on nie n'a pas de sens, sa négation n'en a pas non plus. C'est aussi le cas de Marx, dans les Manuscrits de 1844, quand il affirme que sa position, celle d'un matérialisme théorique et pratique lié au communisme, est au-delà de l'athéisme puisque l'éventualité d'un être placé au-dessus de la nature et de l'homme n'ayant plus de signification, sa négation n'en a pas non plus : « L'athéisme, dans la mesure où il nie cette chose secondaire, n'a plus de sens, car l'athéisme est une négation de Dieu et par cette négation il pose l'existence de l'homme, mais le socialisme en tant que socialisme n'a plus besoin de ce moyen terme. »

3- Pourtant, cette position ne me convainc pas totalement sur un strict plan intellectuel, même si pratiquement je la rejoins et même si son intérêt serait d'éliminer, dans le principe en quelque sorte, les objections de P. Billouet (quitte à en susciter d'autres !). Il me faut donc répondre à celles-ci, à ma manière.

La question d'un éventuel Dieu n'est pas d'abord incohérente mais indécidable : si elle était incohérente, on ne pourrait même pas la formuler et affirmer son indécidabilité. Elle possède donc un minimum de sens ou de cohérence mais évidemment, et pour reprendre un vocabulaire kantien, sur le plan de la pensée et non sur celui de la connaissance. Pour continuer sur la base d'une référence libre, quoique précise, à Kant, et sans partager du tout son idéalisme transcendantal, je dirai que j'admets son traitement de l'idée cosmologique, dans ce qui touche à l'idée de Dieu, et des antinomies qu'elle suscite : la question d'une origine ou cause ultime, non matérielle du monde matériel, me paraît constituer une vraie question qui se pose à l'esprit humain, même si on ne peut y apporter de réponse vraie, et elle témoigne de la part inéliminable de réflexivité qu'il y a en lui, par-delà la seule intelligence scientifique du réel. Elle n'est, au demeurant, que l'envers – ou l'endroit – d'une autre question dans laquelle un athéisme dogmatique est lui-même pris puisqu'il y répond : celle du caractère absolu ou auto-suffisant, donc incréé et infini, ou non, du monde que la science nous fait connaître et qui est le seul qui, pour nous, soit certain.

Reste que cette cohérence de l'idée de Dieu, pour un matérialiste, au-delà du minimum de sens qu'on lui confère puisqu'on en parle, fait elle-même problème : qu'entends-je par là et qu'en est-il de la relation qu'un pareil « Dieu » pourrait entretenir avec le monde matériel dont l'homme fait intégralement partie ? Ce n'est pas à moi de répondre positivement à cette double question étant donné que je ne pose pas Dieu. Mais je peux au moins dire :

- que ce Dieu ne se réduit pas a priori à celui de la tradition catholique comme le suggère P. Billouet dans sa « réception critique » du cycle de conférences de cette année ;

- surtout, que son admission à titre de possibilité « logique-ontologique » par la pensée n'est  ni moins ni plus cohérente que l'admission de la « chose en soi » par Kant – si je puis me permettre ce parallèle, mais mon interlocuteur le fait lui-même. Je rappelle seulement que, chez Kant, on trouve à la fois l'idée qu'on ne peut se passer de la « chose en soi » – le phénomène est phénomène de quelque chose qui n'est pas phénomène – et celle que son affirmation est aporétique, problématique, voire essentiellement polémique vis-à-vis d'une conception réaliste des phénomènes. Dans tous les cas, son admission relève de la pensée et non de la connaissance, et la détermination de ce qu'elle est comme de son rapport avec le phénomène – cause, fondement, support, ou autre chose ? – ne peut se faire que sur la base d'un usage analogique des catégories de la connaissance qui ne nous fait rien connaître. Or on peut transposer tout cela à l'idée subsistante d'un éventuel Dieu, sauf que son existence n'est pas affirmée mais simplement conçue comme une possibilité « logique-ontologique » pour ou par la pensée, au sein même du matérialisme ;

- que rien dans le matérialisme n'interdit de concevoir l'idée de vérité ni l'idée d'un jugement vrai sous le prétexte que la pensée humaine est conditionnée et que le libre arbitre est au minimum problématique : qu'il y ait là une difficulté, que je reconnais, ne veut pas dire qu'on y trouve une impossibilité définitive ; c'est bien plutôt l'indication d'une tâche théorique pour lui. Je rappelle seulement que le matérialisme tel que je l'ai présenté suppose la vérité, celle de la science, et que, s'il n'est pas au clair avec les processus de pensée par lesquels l'homme pose le vrai, il admet qu'il y a du vrai pour l'homme et que celui-ci le pose. C'est dans l'espace intellectuel de cette position ( qu'elle soit libre ou non) que surgit la question d'un éventuel Dieu, non comme croyance, d'ailleurs, mais comme idée possible à laquelle on peut croire. J'ajoute seulement que chez Spinoza aussi – dont l'ontologie est proche, pour une part, de celle du matérialisme – il y a à la fois absence de libre arbitre et affirmation radicale que l'esprit humain « a une idée vraie », qu'il est, de fait, capable de vérité.

4- Pourquoi maintenir cette possibilité d'une transcendance ? J'ai répondu en pointillé à cette objection dans ce qui précède : la réalité matérielle qui constitue le monde, homme compris, ne peut être posée comme auto-suffisante – thèse de l'athéisme dogmatique – que sur la base d'une option ou croyance elle-même métaphysique. « Toute prise de position sur le Tout du réel, dit M. Conche, est métaphysique », parce que ce Tout ne peut être connu. Je me refuse, quant à moi, cette option puisqu'elle est indécidable sur le plan de la connaissance ; et j'ajoute que, pour la pensée, dans l'espace de cette indécidabilité où s'engage le matérialisme (ou le naturalisme) dogmatiquement athée, il y a place, par définition, pour l'option inverse. L'ouverture de cet espace signifie, de toute évidence, la possibilité « logique-ontologique » de l'idée de Dieu. Je milite donc pour un matérialisme non métaphysique, purement immanent, tiré de la science, qui ne se prononce que sur le rapport être/pensée : objectivité de l'être matériel, dépendance de la pensée vis-à-vis de lui. La détermination des limites ultimes, métaphysiques, de cet être est hors de sa portée et rend donc concevable l'hypothèse qu'il a été créé. Mais ce que ce matérialisme perd en extension – il ne se prononce pas sur la totalité absolue de l'être – il le gagne en compréhension : à l'intérieur de ses limites, il peut et doit être considéré comme certain puisque fondé sur la science, justifié ou « prouvé » par elle.

Quant à déterminer davantage en quoi l'hypothèse de Dieu est « concevable », comme me le demande P. Billouet, je renvoie à ce que j'ai brièvement dit du statut de la « chose en soi » chez Kant. Et c'est plutôt à ceux qui affirment ce dont je me contente de concevoir l'hypothèse de se débrouiller avec ces difficultés. En ce qui me concerne je conçois la chose et mon matérialisme ne me paraît pas devoir l'exclure absolument, mais je ne la comprends pas. Et si je la conçois c'est en raison d'un besoin d'intelligibilité ultime, ou absolue, face à l'être, que la science seule, dans l'immanence sa conséquence matérialiste, contraignante sur son plan propre, ne me paraît pas pouvoir satisfaire. 

5- Enfin, il est vrai que je n'ai envisagé, quand je l'ai fait, le statut d'un éventuel être divin que sous la forme d'un Dieu-cause du monde ou d'un Dieu-sens de l'évolution. D'autres statuts pourraient être envisagés, en particulier à partir de Kant et de sa table des catégories mais aussi à partir de sa réflexion pratique, comme celui du Dieu moral assurant la finalité ultime de l'humanité – le souverain bien (vertu plus bonheur) pour lui. Mais je ne suis pas en charge d'une théologie rationnelle critique et l'essentiel de mon propos visant à défendre l'idée d'un matérialisme scientifique, je n'avais pas à explorer les possibilités « logiques-ontologiques » de l'idée de Dieu, mais ses nouvelles impossibilités scientifiques.

6- Je conclurai en citant Nietzsche, cet athée radical qui était aussi, à sa manière, un matérialiste intransigeant, partisan d'une conception purement immanente du monde et de l'homme : « Il est vrai qu'il pourrait y avoir un monde métaphysique ; la possibilité absolue n'en est guère contestable. » Mais il ajoute un peu plus loin une remarque que je fais entièrement mienne : « Mais d'elle, on ne peut rien faire du tout, à plus forte raison raccrocher le bonheur, le salut et la vie aux fils arachnéens d'une telle possibilité. » (Humain, trop humain, I, § 9). Autre manière de dire que c'est à l'intérieur des limites d'un matérialisme immanent que la théorie et la pratique doivent prioritairement s'investir, mais sans que cette priorité donnée à l'immanence vaille exclusion dogmatique ou absolue de toute idée de transcendance.