RÉFLEXION ET SAGESSE AFRICAINE
Pr Issa N’DIAYE,
Université de Bamako,
Dans de nombreuses chansons de geste de la tradition orale mandingue, il est dit : « le monde n’a pas de sens, seul l’homme en a ». On y retrace la facticité du monde, la tragédie de la condition humaine. Le Donsokoni (chanson de gestes des chasseurs du Wassoulou) dit que le monde est un lieu de causerie. Djéli Baba Sissoko, le conteur malien parle de bruit. Pour le Mama Jombo initiatique des kassonké, la parole gouverne le monde. Au début des temps, il fut demandé à quatre divinités (le Feu, le Vent, l’Eau et la Parole) de diriger le monde. Seule la Parole accepta et depuis lors, c’est elle qui gouverne le monde. Mais ce fut seulement à la troisième parole que fut vomi le système du monde.
À l’origine, le monde n’était que chaos, magma indifférencié symbolisant l’au-delà de l’esprit humain, le néant de la pensée, le lieu de sa déroute. Mais ce chaos, forêt de symboles, a besoin de l’homme pour lui donner sens et signification. Si le monde en lui-même est non-sens et absurdité, il n’est pas cependant un spectacle étranger à l’homme chargé de le reconstruire comme totalité. Il n’est pas système de perceptions mais complexe de signes ou de symboles. D’où l’importance du verbe humain pour lui donner sens.
C’est dans le sentiment de l’imperfection du monde qu’est la source de la volonté humaine de rechercher la vérité, même si l’homme, en s’interrogeant sur lui-même, ne trouve qu’incertitudes, même si en cherchant le bonheur, il ne trouve que misère et souffrance, même si en aspirant à l’éternité, il ne trouve que mort et négation.
C’est finalement dans la réflexion philosophique, dans la sagesse que l’homme, dont le sort est de naître, de souffrir, de vieillir et de mourir, de vivre et de pleurer, de danser et de chanter, peut prétendre à chaque instant au destin de ce qui demeure éternellement. La beauté de l’humain réside certainement dans sa brièveté, dans le fait que de tous les êtres, il est le seul à pouvoir chanter l’infinité du cosmos et la tragédie de l’existence humaine. À lui seul échoit la mission de dire ce qu’est le monde, l’homme et son destin.
Section 2. sous-section 2.2