RÉFLEXION ET DÉLIBERATION : LA DÉCISION MORALE CHEZ KANT


Chantal MOUBACHIR


« Nul n’est méchant volontairement », c’est ainsi que Platon rappelait le caractère absolument impératif du Bien : l’aura et la puissance de cette valeur suprême ne sauraient être ignorées dès lors que l’esprit en a capté la présence. Essence et existence sont alors étroitement mêlées dans l’ordre moral. Kant rompt avec ce schéma. « Il n’y a rien au monde de bon qu’une bonne volonté », c’est ce qui va orienter, fondamentalement, son analyse et son propos va consister à disjoindre les lumières intellectuelles des vertus morales. Dès lors, le développement du champ cognitif, loin de garantir l’expression morale, au mieux l’ignore, au pire l’entrave. Comment, dans ces conditions, discerner, dans le cœur et dans l’esprit, les opérations susceptibles de dessiner les chemins de la connaissance et de tracer la voie de l’acte vertueux ?

L’analyse s’affronte à trois problèmes : reconnaître et rendre effectif le principe moral sans pour autant laisser en friche le champ de la connaissance ; ne pas mutiler le principe pratique de sa dimension pragmatique dans la mesure où l’exercice et l’épreuve de la moralité doivent être soutenues dans la pleine appartenance au monde ; user des lumières de la raison pour ressaisir, en son expression religieuse, la réalité de l’Idéal. À la première question, Kant répond par l’acte critique qui sert de soubassement et d’archétype à toutes les autres formes de réflexion dont l’esprit humain est capable. La pureté de la raison est coextensive à sa réflexivité et la démarche même de la connaissance requiert la conscience claire et distincte de ses principes. Pour répondre à la seconde, Kant, en récusant la « philosophie populaire » ou « les moralistes », va néanmoins proposer une casuistique dans la Métaphysique des mœurs, où la réflexion se fait calcul, mesure des rapports, au point qu’on puisse parler, en ce point de logique de la moralité. Mais elle sera dépassée par une combinatoire axiologique où la variation des cas-limites tient lieu de « balance de la raison ». Enfin, pour éclairer la troisième, Kant fait valoir que les textes ne sont sacrés que si la lecture qu ‘on en fait mobilise l’intelligence, qui, par la réflexion, en discerne l’esprit sous le double auspice de la lettre, symboliquement et analogiquement élaborée, et de la connaissance de l’histoire sociale.


Section :2° Réflexion et philosophie pratique Sous-section 2.1 L’auto réflexion du sujet en morale