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Trois remarques critiques sur la conférence de Y. Quiniou
Résumé
Pour un compte rendu plus complet, consulter la notice de J. Gaubert. La conférence de Y. Quiniou sera prochainement publiée aux éditions Pleins Feux.
À partir d'une reprise philosophique des travaux scientifiques - sciences de la nature considérées essentiellement sous l'angle de la biologie, sciences humaines à partir de Marx, Nietzsche et Freud, et relation entre les deux (JP Changeux) -, le conférencier distingue trois athéismes : antireligieux, méthodologique et dogmatique.
D'une part Dieu n'est pas une hypothèse scientifique, et le pape Jean-Paul 2, qui a reconnu l'évolution darwinienne des espèces en 1996, ferait bien de reconnaître ce que le progrès scientifique imposera, comme il a imposé la théorie de l'évolution : à savoir le conditionnement intégral de la pensée, l'absence de libre arbitre ou d'âme.
D'autre part la compréhension du vivant et de l'Histoire ne peut maintenir, à titre réflexif, une finalité, comme le fait Kant à propos de l'organisme, ou lorsqu'il introduit l'Idée d'une histoire ordonnée finalement.
Mais l'athéisme dogmatique serait la proposition ontologique selon laquelle il n'existe aucun dieu. Or ce serait excéder les limites de la rationalité. À condition que l'addition divine ne se paie pas " d'une soustraction scientifique ", Yvon Quiniou estime possible une " croyance " en " quelque chose comme un être qui s'appellerait Dieu ", c'est-à-dire en " l'origine divine de l'être et en un sens divin de l'évolution ". Le dieu des philosophes, " débarrassé des représentations religieuses, demeure une hypothèse concevable et indécidable ". Ainsi dans Avenir d'une illusion, Freud estime t-il qu'une illusion comme la croyance religieuse n'est pas une erreur, et que l'analyse de l'origine psychique de l'illusion laisse indécidée la question de la vérité ou de l'erreur de son contenu. La disparition possible de la croyance religieuse, souhaitée pratiquement par les matérialistes, n'implique pas la disparition de la question philosophique.
On parvient ici à la limite du discours, comme le met en évidence le débat qui pousse le conférencier à dire que " l'acte de poser la vérité est un problème pour le matérialisme ".
Trois remarques critiques sur la conférence de Y. Quiniou :
1) la langue du conférencier dit-elle l'indécidabilité ou l'incohérence ? La possibilité d'une " croyance " en " quelque chose comme un être qui s'appellerait Dieu ", est équivoque :
- ou bien le " quelque chose " inconnaissable, la chose en soi (?) s'appellerait, elle-même, Dieu, c'est-à-dire qu'elle dirait (explicitement ou énigmatiquement) son nom - et nous sommes alors dans le " cercle religieux " : Exode 3,14, et antériorité de la parole divine sur la parole humaine (Paul Ricoeur, etc.). Or selon Quiniou ce cercle est brisé par les sciences humaines.
- ou bien la chose en soi est appelée " Dieu " par la nature dans sa modalité humaine, et, suivant le schéma de Feuerbach, c'est l'homme qui fait Dieu : débarrassé des représentations religieuses (Père, Mère, etc.) le divin ne pourrait être pensé que comme Dieu des philosophes, c'est-à-dire " origine " et " sens ". Or si la pensée humaine est strictement conditionnée, aucune possibilité de croyance libre en un tel Dieu n'est recevable.
2) si l'on maintient malgré tout que la " croyance " en une telle " hypothèse " est possible (et non pas nécessaire ou impossible), il faut expliciter en quoi celle-ci est " concevable ". L'hypothèse consiste à poser comme possiblement existant le dieu des philosophes : le dieu pensé suivant la catégorie de causalité, comprise classiquement comme cause antécédente ( : origine de l'être), et comme cause finale ( : sens de l'évolution), et posé suivant la catégorie d'existence. Mais comme le conférencier récuse, avec Nietzsche, la possibilité de dépasser les limites de la rationalité, on ne comprend pas pourquoi il maintient une possibilité indéterminée de transcendance, c'est-à-dire pourquoi il se démarque de l'athéisme dogmatique. Qu'est-ce qui autorise à maintenir une possibilité d'origine et de sens de l'être ? Pourquoi doubler l'être de sa cause ? Pourquoi rendre philosophiquement possible un usage non scientifique (non phénoménal) des catégories de cause et d'existence ?
3) si l'on maintient une déterminité catégoriale de la chose en soi ( la chose en soi = la cause de l'être, c'est-à-dire de la nature, du monde, ou de l'univers), on ne voit pas pourquoi limiter cette pensée à une seule catégorie. Suivant la représentation religieuse commune, reprise par Quiniou, le dieu est présenté comme cause du monde (créateur). Or la chose en soi serait pensable suivant les catégories de toute pensée, les catégories de l'entendement ; par exemple la chose en soi est, selon les trois catégories de relation, un dieu-substance, ou bien un dieu-cause ou bien une divine-communauté. Une théologie rationnelle, strictement critique, repose ainsi sur l'analyse transcendantale des conditions de possibilités du discours scientifique, que le débat indique comme la difficulté majeure du matérialisme. L'arianisme de Newton ne peut se discuter sérieusement sans travail de cette théologie critique.
Pierre Billouet, 26 janvier 2003 (révision en avril 2003). Voir la réponse de Y. Quiniou.