JEAN-FRANÇOIS KERVEGAN

Vendredi 13 janvier 2017 – 20H30


LA VIOLENCE, LA POLITIQUE, LE DROIT


 Nous avons spontanément tendance à considérer le discours philosophique et la rationalité qu’il revendique comme l’envers de la violence ; nous sommes évidemment du côté de Socrate et non de Calliclès. Pourtant, la philosophie est d’une certaine façon hantée par cet autre qu’est la violence (verbale, physique ou symbolique) et constamment conduite à se mesurer à ce négatif, à le « regarder en face », comme il est dit dans la Préface de la Phénoménologie de l’Esprit. Il convient donc d’examiner de près le rapport compliqué qu’entretient la philosophie et la violence, en particulier dans le domaine de la politique et du droit. Pour ce faire, il convient en premier lieu de se doter d’une définition de la violence, en prenant garde à ne pas lui conférer une extension trop large, qui ferait confondre, par exemple, contrainte et violence, ou qui utiliserait la notion de façon métaphorique.

 Si l’on s’en tient au domaine de la politique, il est possible, en s’appuyant notamment sur Hegel, de donner une définition sobre de la violence comme ce qui contraint sans médiations un être à épouser une trajectoire qui n’est pas la sienne (cf. la définition aristotélicienne du « mouvement violent »), afin d’éviter la confusion fréquente entre violence et pouvoir, voire entre violence et autorité. Ceci permet, du même coup, de proposer une définition du politique comme art et pouvoir des médiations.

 Il n’en reste pas moins que l’opposition classique de la politique et de la violence a été mise en question de différentes manières, singulièrement depuis l’ébranlement de la figure classique de la politique, centrée sur les concepts de souveraineté et d’État : on peut évoquer ici, par exemple, Engels, Sorel, Lénine, Carl Schmitt, et bien entendu Weber. Mais la remise en cause la plus radicale de l’antithétique de la politique et de la violence se trouve peut-être dans la Critique de la violence de Walter Benjamin, et elle se mène sur le terrain du droit. Benjamin considère en effet – et en cela il ouvre une voie qui sera féconde – qu’il y a malgré l’apparence une affinité profonde entre la violence et le droit, et c’est ce qui fait qu’il y a « quelque chose de pourri » dans le droit. Comment sortir du « cercle magique » de la violence et du droit ? C’est le défi que Benjamin nous contraint d’affronter, si nous ne voulons pas, comme lui, prononcer la « destitution » du droit.