LE SOI ET LE MONDE : LE CORPS PROPRE EN QUESTION


Gérald Hess



Avec la notion de corps propre, le philosophe Merleau-Ponty désire mettre en lumière la dimension pré-réflexive de notre appréhension du monde. Il prolonge ainsi le thème heideggerien de la transcendance du sujet vers le monde en montrant que cette transcendance se réalise dans et à travers le corps vécu. Ce faisant il se voit néanmoins contraint d’aborder deux autres thèmes classiques de la philosophie, étroitement associés à la notion de sujet : celui de la conscience et celui de la liberté. L’objet de l’exposé consiste à explorer et à clarifier les rapports entre ces trois concepts que sont le corps propre, la conscience et la liberté, tels qu’ils apparaissent dans la phénoménologie de Merleau-Ponty.

Notre réflexion souhaite établir dans une première partie 1) que le rapport entre le corps propre et la liberté constitue un motif explicite de la Phénoménologie de la perception. En revanche, il semble 2) que la relation entre le corps propre et la conscience et celle entre la conscience et la liberté ne fassent pas l’objet d’un questionnement propre. Ce qui soulève une difficulté de fond du moment que le projet phénoménologique général est celui d’une transcendance du soi vers le monde. C’est pourquoi la seconde partie de l’exposé souhaite proposer une solution à ce double écueil. La résolution de ce problème peut être effectuée d’abord 3) par le recours à une notion ancienne et quelque peu oubliée jusque récemment : celle de sentiment de soi. Cette notion permet en effet d’éclairer de quelle manière la conscience est étroitement liée au corps propre. 4) une étape plus ambitieuse consiste à enjamber l’écart, aussi mince soit-il, entre la réalité du monde et le possible- impliqué par la conscience de la liberté. L’exercice peut être effectué, me semble-t-il, par la mise en œuvre effective du sentiment de soi, c’est-à-dire par sa réalisation concrète à travers un processus que certains auteurs contemporains nomment le « devenir-conscient ». Le sentiment de soi devient désormais une pratique. À l’issue de cette étude, nous devrions pouvoir envisager autrement que Merleau-Ponty l’articulation qu’il s’est efforcé d’élaborer entre la perspective en première personne de la phénoménologie et la perspective en troisième personne des sciences naturelles dans l’étude de soi ou du sujet. La « pragmatisation » du sentiment de soi constitue une réalité une actualisation (ou une transformation) de soi. Or, cette actualisation de soi, dès lors qu’elle est une pratique, articule les conditions objectives du système sensori-moteur impliqué dans le comportement et l’action avec la dimension irréductiblement subjective d’une conscience phénoménale ou pré réflexive.


Section 1. sous-section 3