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Relecture critique de J.L. Marion, « Dieu comme événement » (07 02 03)

par Pierre Billouet.

La relecture critique (II) fait suite aux notes prises le soir de la conférence.

I - La conférence (notes de P.B.)

La question de Dieu est l'inévitable : question inévitable, qui porte sur l'inévitable, et qui possède une particularité délicate pour un philosophe : il doit renoncer à ce qui fait sa force. La question détruit ce qu'elle vise, elle détruit les conditions même dans lesquelles on la pose. Le philosophe doit renoncer à redéfinir la question du point de vue des conditions a priori de la rationalité. Chaque fois qu'un philosophe s'interroge sur un étant ou une signification, sur un objet idéal, empirique ou culturel, il est en droit de réclamer une position dominante : il va dire, en un sens, à quelles conditions l'objet dont il traite peut devenir rationnel. Dans la philosophie transcendantale, mais aussi non transcendantale, c'est la voie naturelle du philosophe. Dans le cas de Dieu il y a une double postulation pour la rationalité, mais Dieu défait la question.

Quelle que soit notre intention ou notre inclination nous formulons rapidement la question en rapport Dieu/Existence. Or il y a un troisième terme préalable : moi. Est-ce que moi je crois ? S'il existe je dois croire en lui ; peut-il arriver, s'il n'existe pas, que je n'y crois pas - ou que j'y crois ? Ou déclarer : " il existe mais je n'y crois pas " ?

Et pourquoi, entre lui et moi, faire porter l'existence sur lui ? Si l'existence est proportionnelle à la perfection de l'essence, la question de l'existence serait problématique... à propos de moi ! La question serait plutôt de savoir si moi j'existe ! Dois-je accorder à Dieu l'existence, ou bien lui demander de m'assurer de ma propre existence ? Il pourrait me confirmer dans ce dont je doute, à savoir que j'existe.

Si Dieu existe, toute dénégation et toute affirmation sont problématiques.

1) Dénégation

L'argument le plus fort de l'athéisme dogmatique est que son essence est telle que son existence est impossible. Dieu est tout puissant et tolère le mal : une telle différence ne rend son existence ni justifiable ni souhaitable. Si Dieu existe, il n'a pas le droit d'exister. " Dieu est mort " (Nietzsche).

Au fond, quel Dieu est-il mort ? Ce qui est mort est le Dieu de la morale. Cf. Feuerbach... Pour Fichte, et le Kant de la Critique de la raison pratique, Dieu est une condition de possibilité de la liberté. Et avec Nietzsche, nous avons une définition de l'essence de Dieu, le Dieu moral, le Dieu du ressentiment, critiquable. Si un tel Dieu existait, nous aurions dû le tuer. C'est fait, et c'est terrifiant. Il n'est pas mort de son impossibilité, mais nous l'avons tué, parce que sa définition, son essence, était contradictoire avec la vérité de la volonté de puissance, était une forme dépassée de la volonté de puissance. Cet athéisme est si sérieux que nous n'en sommes pas sortis, un athéisme qui repose sur une définition rationnelle de Dieu. Cette essence ne permet pas d'atteindre le divin, dit Nietzsche : il y a un nouveau Dieu, à venir.

J'assume la validité de l'argument de Nietzsche :

1) négation de l'existence, athéisme décidé, qui s'étend aussi loin que va l'essence supposée de Dieu. Comme on sait ce que veut dire la deuxième Critique, on peut dénier l'existence. Athéisme rationnel qui repose sur un concept de l'essence de Dieu. Pour que l'athéisme ait un sens il doit être conceptuel, et la dénégation de cette essence est démonstrative. L'athéisme par concept n'est démonstratif que si le concept est lui-même rationnel ! L'athéisme n'est donc rigoureux que s'il est régional. On est athée d'une essence de Dieu, et non en général, sans concept. L'athéisme n'est rigoureux que s'il est conceptuel, c'est-à-dire fini. Cette position est ouverte aussi bien au croyant qu'au non-croyant.

2) si Dieu est Dieu, un concept purement abstrait n'en est pas possible. " Dieu est Dieu, nom de Dieu ! " (Maurice Clavel). Toute définition est provisoire, partielle, et ouvre immédiatement un au-delà de la définition. L'athéisme n'est rationnel que s'il porte sur une définition, donc il est provisoire et est toujours à recommencer. Une décision est toujours à prendre s'il y a un nouveau nom de Dieu. Comme Dieu par définition n'est pas fini, il y a une réserve infinie de noms. Infini au sens positif, d'où un entretien indéfini de l'athéisme. Celui-ci est dans une position problématique, euristique, toujours dans un procès de se dépasser lui-même. L'athéisme n'est rationnel que s'il n'est pas dogmatique. Cet athéisme déconstruisant toutes les définitions de Dieu est aussi le travail de la théologie négative. Chaque nom empirique ou philosophique de Dieu est répertorié, et dépassé : " substance ", " personne ", etc. La visée dénégative fait partie de la doctrine générale des noms divins. Ce travail est neutre, le croyant doit le faire comme le non-croyant. Quand on dit de Dieu que " ne pas ", on doit compléter en disant que cette négation est le commencement d'un processus infini et ne ferme pas la question de Dieu. Tout désir de Dieu est de ne pas avoir accès à l'inaccessible. Ce dont on ne peut parler il ne faut pas le taire, mais il faut passer son temps à le dénier. Il y a une piété de l'athéisme !

2) l'affirmation

On peut retrouver ceci sur le moment de l'affirmation dans la position du théisme, dans les preuves de l'existence de Dieu. La critique kantienne ne tient pas, le problème n'est pas de la faiblesse théorique des preuves, Hegel rive son clou à Kant ! Mais le problème est que si elles sont concluantes, ce que l'on atteint ne mérite pas le nom de Dieu.

A) l'argument cartésien, ou ontologique, l'Argument, disait Anselme.

La plus tardive remontée vers Dieu, entassement de toutes les perfections (cf. Descartes, Les Principes), or l'existence est une perfection, donc... Kant, dans le texte des Cent thalers, développe un raisonnement de catholique qui refuse le prêt à usure ! Sinon il saurait que placer cent thalers qui existent ça fait plus que cent thalers ! Dans les conditions de l'expérience, le fait d'exister devient une propriété réelle ! Voir l'objection de Leibniz sur la distinction essence/existence, que nous pouvons faire pour tout étant, sauf pour Dieu : donc l'argument est possible philosophiquement, et la philosophie analytique continue à le discuter (Hintikka). Mais la difficulté réelle est exposée par Spinoza : la totalité de toutes les perfections nous donne accès à l'essence de Dieu. Ni Descartes ni Anselme ne s'avancent à ce point, et Kant prend ses précautions. Mais Spinoza, dans l'Ethique, II 47, déclare que l'esprit humain, dans le deuxième genre de connaissance, a une connaissance adéquate, sans reste, de l'essence de Dieu. C'est le présupposé de l'Argument. Leibniz n'était pas si éloigné de la critique kantienne : il faudrait la connaissance infinie, que nous n'avons pas. Si Dieu est ce dont nous avons la connaissance, alors nous sommes infinis, ou bien ce n'est pas de l'essence infinie de Dieu dont nous avons la connaissance adéquate. La condition pour que l'existence de Dieu-infini soit démontrée contredit donc l'infinité de Dieu. La faiblesse de l'Argument ontologique n'est pas qu'il prouve trop peu, mais beaucoup trop !

B) l'argument a posteriori, par la causalité.

Dieu est la dernière cause, sans cause, causa sui des première et quatrième Réponses de Descartes. Quelle que soit la difficulté logique du repli cause/effet, le véritable problème est que le principe de causalité précède la définition de Dieu. La métaphysique a entrepris très tôt de critiquer la causalité, et réserve celle-ci à Dieu ou à la liberté morale. Se pose ici le problème de l'idolâtrie du concept de causalité : la causalité est une catégorie de relation, et il est intenable de l'attribuer à Dieu - donc elle ne l'a pas tenu ! Comme les preuves sont fortes elles sont le fondement, avant le fondé. Ce faisant le fondement n'est pas Dieu, c'est la fondamentalité elle-même qui est le fondement. Le théisme aboutit à démontrer l'existence d'un principe antérieur à Dieu. St Thomas d'Aquin dans le début de la Somme théologique dit " ce que tous les hommes appellent Dieu " - ce sont les hommes qui disent que cela est suffisant, mais les preuves sont tenues en piètre estime par St Thomas.

3) l'impossible événement

Donc si vous dites " ne pas ", ce n'est pas Dieu. Si vous dites " que c'est ", ce n'est pas Dieu. Il est impossible de maintenir la prédication positive et négative. Ce qui entre en crise est le langage de la métaphysique, qui opère légitimement pour traiter des objets qui relèvent de la finitude. Dieu comme question affole la langue de la métaphysique, et fait apparaître les idoles. Dans le Crépuscule des idoles, Nietzsche repère cinq erreurs : les concepts fondamentaux de la métaphysique, la conscience de soi, la liberté, la substance et la volonté. Les concepts que nous attribuons à Dieu sont des idoles, ce qui fascine le regard de l'esprit qui fait que le regard s'y retrouve. On se voit, miroir invisible. Dieu opérateur de destruction de la métaphysique. De même que l'athéisme conceptuel est régional, de même le théisme, s'il est rationnel, est la succession de toutes les idoles de Dieu - et il est plus dangereux que l'athéisme pour le croyant. Les négations sont plus hautes que les affirmations du point de vue du théologien chrétien, assuré de sa foi. Les trois moments sont l'affirmatif, le dénégatif et l'hyperbolique. La 2° règle théologique est que ce qui distingue un penseur croyant d'un non-croyant est que l'athée au sens naïf du terme pense qu'il y a une essence de Dieu. Un croyant pense qu'il n'y a pas d'essence de Dieu, mais que Dieu existe ! Si quelqu'un dit qu'il connaît l'essence de Dieu, on sait que tout est foutu !

Il faut faire un pas de plus, ne pas en rester à l'irénisme catastrophique. Longtemps j'ai pensé que l'on ne pouvait dépasser que par une prise de position théologique, mais néanmoins il y a peut-être une troisième voie philosophique. Le point commun des voies négatives et des voies affirmatives est de dire qu'il n'y a ni possibilité de penser Dieu, ni expérience de Dieu (Schwarmereï). Et ces deux positions disent que de Dieu il n'y a pas de concept, puisque tout concept est limité. Dieu est objet de mon désir, et nous sommes dans l'idolâtrie. Ce dont il n'y a ni concept, ni expérience, ni désir, est l'impossible. Dieu est l'impossible.

Descartes discute avec Arnauld : Dieu peut tout le possible (cf. l'atome est impossible parce que contradictoire avec notre concept de matière, res extensa) - quant à ce qui est contradictoire dans notre conception, peut-être peut-il le faire ou ne pas le faire. La logique divine est inaccessible, je ne dois pas répondre au-delà des concepts de l'entendement. La raison est finie. Donc la définition de Dieu comme impossible est correcte. Toute logique est une logique de l'esprit fini, Dieu est l'impossible, puisque au-delà du possible pour notre concept. Dieu commence là où l'impossible commence. Ce n'est Dieu que si ça contredit les conditions de la possibilité. Est-ce une détermination de la situation de la question de Dieu, ou une approche de Dieu ? Je viens de comprendre récemment que cette définition, " l'impossible ", est absolument biblique. Cf. Lc 1, 37 et Mt 19,26. " À Dieu rien n'est impossible ". Dieu, dans la situation de révélation, dit de lui-même..., le Christ dit de lui-même..., à l'homme, dit que le signe distinctif de Dieu est qu'il a accès à l'impossible. Ce qui est mort est mort, sauf en cas de Dieu. Paul : pour faire de l'étant, Dieu a pris du me-on ; il contredit Parménide : le propre de Dieu est d'apparaître sous la figure de ce qu'il contredit la possibilité. En métaphysique l'impossibilité contredit le possible, c'est-à-dire le préalable de l'effectif. Pour Leibniz plus il y a de possibilités, plus on se rapproche de l'existence. L'impossible est logique et l'effectif est toujours le possible.

L'impossibilité dont je parle est l'impossibilité phénoménologique : quand devient effectif ce qui était impensable. Le surgissement de l'événement est impensable. Les batailles déjà perdues, surprise divine, elles sont gagnées ! Ce qui devient effectif était impossible : événement, ce que personne ne peut prévoir, qui arrive sans qu'on en comprenne les raisons. Le propre de l'événement est d'être effectif, et on dit : " comment est-ce possible ? ". L'événement historique et l'événement individuel obéissent à cette même règle. L'expérience de l'histoire et de l'Histoire, est l'expérience de l'effectivité de l'impossible. La vieille formule un peu courte suivant laquelle " l'existence précède l'essence " a son fond de vérité. Je suis dans mon existence un événement à moi-même. J'essaie de rationaliser ce que j'ai déjà fait, les causes viennent après les effets, on cherche les causes aux effets.

Dieu comme l'impossible : le Christ est l'impossible. Alors le type de décision rationnelle change de nature. Ce que j'appelle Dieu comme événement.

II - (re)Lecture critique

Accueillir le Christ à partir de Nietzsche est évidemment de très bonne stratégie, surtout après la conférence de Y. Quiniou sur l'athéisme. Mais pourquoi le dieu nouveau, l'événement, serait-il compréhensible, comme retour nouveau du dieu biblique ? Pourquoi pas du divin grec, Apollon, Aphrodite... - ou la venue d'un nouveau dieu ?

Le discours de Marion comporte au moins cinq difficultés :

1) " Comme Dieu par définition n'est pas fini, il y a une réserve infinie de noms " : d'où provient cette définition, que présuppose la théologie négative ? Le doute de la théologie négative porte-t-il sur tous les noms de Dieu, en particulier sur l'Infini - et porte t-il sur la Trinité, si le Dieu est : Jésus-Christ ? Pourquoi un dieu ne serait-il pas fini ?

2) Comment penser le mouvement infiniment négatif, le scepticisme spirituel ? Marion refuse le discours spéculatif et le silence inspiré : il refuse implicitement la phénoménologie de l'Esprit comme totalisation (hégélienne), et il refuse explicitement le silence mystique. Or sans les catégories de l'entendement, encore présentes chez Hegel, l'infini mouvement spirituel est équivalent à l'expérience immédiate du silence inarticulé. Ce silence permet n'importe quel discours puisque la pensée rigoureusement structurée, et donc contrôlable, est refusée. Conséquences politiques et morales risquées : aucune possibilité de contrôle profane du droit et du devoir... Toutefois Marion ne passe pas au mysticisme (il parle de Schwarmereï), et il cherche, par une troisième voie, philosophique, à éclairer ou à rejoindre le texte biblique. " Il est impossible de maintenir la prédication positive et négative ", mais pour dépasser l'irénisme, " il y a peut-être une troisième voie philosophique....".

3) " Dieu est l'impossible. " : cette dernière phrase a la forme prédicative. La définition de Dieu était, au début de la conférence : " Dieu est l'infini " ; elle est devenue : " Dieu est l'impossible ". En quoi la relation sujet/prédicat est-elle dépassée lorsque la méditation passe de la première à la deuxième ? Le vrai refus de la logique serait la prière, le rire, l'ordre, etc. Mais alors ce dont on ne peut parler, il faudrait le taire : certitude silencieuse de la foi - ou bien le rire de la grande santé nietzschéenne ?

Marion cherche, en s'appuyant sur la foi, à se maintenir dans la forme philosophique du langage, et à dépasser la métaphysique dogmatique. La première chose à faire serait alors de poser la question de la possibilité du jugement théologique en tant que jugement synthétique a priori : dire que Dieu n'est pas fini (théologie négative, scepticisme spirituel) n'est pas encore dire qu' il est infini (savoir spirituel, à partir du texte révélé). Il pourrait être ni l'un ni l'autre. Tant que l'on ne sait ce que signifie le mot " Dieu ", sur quoi repose la synthèse entre ce sujet et n'importe quel prédicat ( : fini, infini, trinitaire, etc.) ?

D'autre part rien ne permet de conclure logiquement à l'identité de deux choses impossibles (il peut être vrai que " A est impossible " , et que " B est impossible ", même si A n'est pas B) : rien ne permet non plus de conclure que chaque événement (: chaque effectif impensable) soit divin, à moins de se donner une définition implicite de l'effectivité - de passer d'une phénoménologie husserlienne à une phénoménologie hégélienne de l'Esprit ?

Enfin, identifier Dieu et Jésus de Nazareth, sous la notion phénoménologique d'impossible, relève peut-être de l'idolâtrie dont devrait se garder un jeune homme riche : " Pourquoi m'appelles-tu bon ? Nul n'est bon que Dieu seul " (Luc XVIII, 19, cité par Kant, qui avait annoté sa Bible, dans FMM, Ak IV 408).

4) Sur quoi repose la foi ? " Le propre de Dieu est d'apparaître sous la figure de ce qu'il contredit la possibilité ", " L'impossibilité dont je parle est l'impossibilité phénoménologique : quand devient effectif ce qui était impensable " - et " le Christ est l'impossible ".

La venue du messie ne cessant d'être annoncée et attendue dans la religion hébraïque, en quoi est-elle, à Jérusalem, impossible au sens de impensable ? Là on a pu dire - ou contester - que le fils du charpentier était le messie : mais ce discours a fait rire les grecs. La controverse juif/chrétien elle-même n'a pas de sens ; pour l'Aréopage le jugement " Jésus est Christ " est impossible : " le beau temps et le soleil étaient trop la règle quotidienne " (Nietzsche, Gai Savoir, § 137, tr. A. Vialatte).

De même, dans une famille catholique, l'apparition du divin comme " Jésus-Christ " n'a rien d'impossible ou d'impensable pour un enfant.

Puisque Marion fait référence à Nietzsche, il devrait dire que la possibilité pour l'entrée du christianisme à Rome est la réceptivité réactive dans les classes méprisées, la faiblesse. Le nouveau dieu possible pour les esclaves, n'est pas un dieu du panthéon aristocratique des peuples singuliers, une force déterminée, mais c'est le dieu impossible de l'universel ressentiment, le rien.

L'effondrement de la philosophie grecque, manifeste dans le scepticisme de la Nouvelle Académie, a rendu philosophiquement possible ce nouveau dieu populaire. Dès lors, si le silence mystique est refusé il faut soit se situer dans un camp contre l'autre, soit reprendre le travail philosophique en considérant l'origine philosophique du scepticisme, relativement à la crise de la raison ontologique. Il faut alors poursuivre le travail de Vuillemin (le Dieu d'Anselme..., Aubier, 1971), de Hintikka, etc., et considérer sérieusement la question de savoir si " Hegel rive son clou à Kant " (Marion répète le jugement de Alquié, que dépasse Stanguennec , Hegel critique de Kant, PUF, pp. 181-182).

Qu'est-ce qui rend possible la conversion religieuse, aujourd'hui ?

5) Le discours philosophique, après la critique des preuves a priori et a posteriori, serait de savoir si moi j'existe, si je peux demander à Dieu de m'assurer de ma propre existence (cf. Descartes, Méditation troisième).

Or, ce qui est fondateur, pour Marion, du moins dans l'événement de son parler nantais, est le contraire de ce qu'il vise : le rationnel est présent dans son langage, du simple fait qu'il cherche à comprendre le soi et Dieu. En effet Marion ne pense pas Dieu à partir du Moi (idolâtrie), ni Moi à partir de Dieu (spinozisme), mais ces deux Idées à partir de la Raison puisque

- je ne peux me comprendre, comme événement, sans les catégories de négation et de causalité ; et je peux difficilement, sans la première catégorie de relation, penser que je suis, dans mon existence, un événement à moi-même, c'est-à-dire sans poser la permanence du moi comme fond.

- et en prétendant penser Dieu au-delà de l'entendement humain, Marion déploie des catégories générales de l'entendement : l'infini (catégorie de qualité), l'impossible et l'effectif (catégories de modalité). Certes l'usage qu'il fait de ces catégories n'est ni empirique ni rigoureusement logique. Si l'on voulait penser Dieu logiquement, il faudrait prendre au sérieux, parmi les catégories de relation la Communauté, le concept sans lequel l'entendement ne pourrait se représenter la Trinité (qu'il la reçoive ou qu'il l'invente), et ni se représenter la relation entre le temps des frères de Jésus et l'éternité divine. Il resterait donc à comprendre la théologie chrétienne à partir du système des catégories de la Critique de la raison pure - et à demander si la communauté divine authentique est trinitaire - comme le pense par exemple Hegel -, ou arienne - comme le croit Newton -, ou grecque, comme le dirait peut-être un lecteur de Nietzsche.

Alors on pourrait donner un sens moral rigoureux au surgissement de l'impossible : la Loi rationnelle, qui allait encore une fois ne pas être respectée, ou respectée par calcul, est, absolument, respectée. Phénoménologie : la conscience commune de la moralité espère que la loi sera extérieurement respectée, et croit que l'événement serait son respect absolu.

P. Billouet

8 février 2003 (révision en mai 2003).