LA RÉFLEXION CONTRE L’HOMME


Christophe Calame


Tout le monde se souvient de la fameuse formule des Mots et des choses sur le visage de l’homme, qui s’effacera un jour comme une figure tracée dans le sable sur la plage. Provocation certes, mais comme toujours fortement stratégique : il s’agissait de sonner le glas de l’existentialisme et de rompre avec la phénoménologie qui inspirait les premières publications de l’auteur. On s’est peu interrogé sur les « racines » phénoménologiques de Foucault. Mais il y a fort à parier que le philosophe de la contestation ne s’est tourné vers Ludwig Binswanger que par tactique, contre une certaine psychiatrie fermée à toute question philosophique, à la manière de cette étrange configuration médico-légale présentée à la dérision dans le cours de 1975 sur les Anormaux. Mais le plus important me semble être, dans la rupture avec la phénoménologie, l’irruption de la pulsion scopique et de sa dure dialectique : un partage irréversible vient scinder tout échange humain possible entre thérapeute et patient : d’une part s’institue au prix de la dépersonnalisation radicale du discours un pôle de savoir et de puissance, d’autre part se constitue, autour d’un objet énergumène et même dangereux, divers modes de capture et de traitement qui le déshumanisent. Beaucoup plus gravement que dans l’éclatement annoncé des sciences humaines, Michel Foucault fait éclater la figure de l’homme sous la pression de sa propre réflexion critique, mais ceci parce que la réflexion elle-même a fait éclater l’homme dès l’Antiquité, avec la tentative de prise en charge de soi-même, le souci de l’âme.