la PHILOSOPHIE et la violence

07 octobre 2016

André STANGUENNEC


Une éthique de la violence est-elle possible ?


Merci, André Stanguennec, de votre propos à la fois très nourri et très réfléchi, comme toujours.

Vous précisez d’emblée que vous allez ici réfléchir en première personne, en tant que soi spirituel, en référence au geste des Stoïciens, mais aussi de Hegel et de Sartre, et surtout, sans doute, d’Éric Weil.

Dans un premier moment, vous présentez la notion d’éthique – celle-ci consistant en un système téléologique de fins pratiques –, en distinguant fermement l’éthique universaliste de l’éthique particulariste, qui peuvent toutes deux être réflexivement instituées, à partir de la première morale commune conventionnelle, par le sujet réfléchissant (le soi universel) qui entre alors en tension avec le moi empirique, le sujet pouvant et devant se décider entre le choix de l’immanence des conditionnements particuliers (psychologiques, sociologiques, historiques…) et le choix de l’auto-transcendance réfléchissante tendant à l’universel, cette liberté de choix originaire étant inquiétante voire angoissante. Si je choisis la particularité exclusive du moi (empirique), je me heurte aux valeurs des autres moi, témoignant ainsi d’une violence particulariste, comme il peut arriver, par exemple et paradoxalement, à la prise de position républicaine elle-même, alors en contradiction avec son propre idéal déclaré comme étant universel, et qui peut ainsi se réifier en doctrine s’affrontant à d’autres dogmatismes violents, comme cela se produit dans le cas des guerres de religions, ou encore et de façon plus complexe, dans le conflit actuel entre le particularisme islamique et l’universalisme laïque, l’éthicien particulariste étant aveugle à son propre choix particulariste, méconnaissant et aliénant ainsi sa propre liberté. Le système téléologique (final) du particulariste demeure ainsi fermé alors que le système téléologique (final) universaliste s’ouvre aux autres en posant explicitement la différence entre la nécessité empirique et la liberté réfléchie, comme y insiste Éric Weil : « raison et violence ne s’opposent qu’après le choix de la raison ».

Mais la violence peut, elle aussi, être réfléchie et s’assumer comme une éthique de la violence en s’auto-légitimant d’un discours rationnel alors instrumentalisé, les deux discours, universaliste et particulariste, semblant aussi cohérents l’un que l’autre, alors que seul le discours universaliste l’est réellement en se donnant comme fin la liberté raisonnable universelle, le discours particulariste restant finalisé, lui, par le but violent qu’il s’est choisi selon une contradiction performative entre sa forme logique (cohérente) et son contenu axiologique particulariste, comme y insiste aussi K.O. Apel dans son éthique de la discussion. Vous illustrez alors votre propos en référence à la catégorie de « l’Œuvre » chez Éric Weil, qui est celle de l’éthique particulariste, qui conduit à la violence, comme c’est exemplairement le cas des discours de Hitler, qui témoignent d’une éthique particulariste de la race, du sang et du sol, et du nationalisme.

Puis, pour clore ce premier moment, vous proposez trois remarques prévenant des objections possibles : le sujet peut pratiquer une éthique particulariste consciemment ou inconsciemment, de façon réfléchie ou non ; il peut aussi y avoir une violence de l’éthique universaliste, comme celle, par exemple, d’un européocentrisme conquérant (droit-de-l’hommiste, notamment), dites-vous en référence à François Jullien, qui insiste, à raison, sur la capacité universalisante comme seul transcendantal que l’on puisse reconnaître et qui pourrait échapper au particularisme ; enfin : un particularisme violent peut se donner une figure universaliste (comme dans le cas du totalitarisme).


Vous passez alors, dans un deuxième moment, de l’intériorité du choix inquiétant entre ces deux éthiques à l’extériorisation de ces choix dans l’ordre juridique des règles extérieures, et donc au moment proprement juridique de l’option pour la liberté raisonnable, puisqu’elle peut et même doit coexister ainsi réciproquement avec les autres options pour la liberté raisonnable, qui mène à l’auto-limitation sous la figure de la loi du droit, dans laquelle les libres-arbitres trouvent aussi la condition positive de la réalisation de leur liberté. Vous illustrez ici votre propos en référence au caractère tragique de l’opposition actuelle entre les éthiques particularistes du terrorisme d’obédience religieuse et du néo-libéralisme technico-économique. C’est pourquoi l’éducation universaliste peut toujours se trouver combattue par les éthiques particularistes, qui témoignent d’une résistance positive effective.

Puis vous en venez, en un troisième et dernier moment, à la ré-intériorisation morale et finale du juridique dans l’intériorité, cette dimension proprement morale comprenant le sentiment du respect intérieur de la loi morale qu’exclut toute éthique particulariste en conjoignant l’amour de soi et la haine de l’autre. Cela permet de substituer ici à la simple autonomie kantienne la négativité constitutive de l’auto-détermination hégélienne, qui est plus respectueuse de la constitution effective du soi lui-même selon une dialectique plus complète et dynamique du soi et de l’autre, ce que l’éducation pourrait et devrait reconnaître et mettre en pratique, la rationalité juridique fondant, en dernière instance, la rationalité morale – comme chez Hegel, donc, et non chez Kant –, tout reposant, quand même et finalement, sur le choix éthique du soi, qui, comme tel, comporte un caractère irréductiblement angoissant.

Joël Gaubert