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La réflexion au risque de la critique



Michel TROQUET

Professeur des universités

Ecole Polytechnique Universitaire de Marseille





Est-il possible qu’on ait eu des millénaires pour observer, réfléchir et écrire, et qu’on ait laissé passer ces millénaires comme une récréation pendant laquelle on mange sa tartine et une pomme ?

Rainer Maria Rilke





Il est sans doute banal de vouloir parler de réflexion dans les domaines scientifique et technique, mais comme « la faillite de la science est devenu un thème de littérature courante » (1), il n’est pas inutile de réfléchir à cette évolution souvent ignorée des scientifiques eux-mêmes. Sommes nous dans deux mondes clos : celui des scientifiques et celui des philosophes ?



La réflexion et la pensée.

La réflexion est un phénomène différent de la pensée. En parallèle avec le phénomène physique de la catoptrique, on pourrait dire que la réflexion est une pensée en retour, en feedback. Durant ce trajet dans l’espace neuronal la pensée s’aiguise, s’affine, s’enrichit et se projette dans le champ de notre intellect comme une production originale. Née de combinaisons nouvelles, cette pensée réfléchie se distingue du raisonnement par son caractère intime et ses règles propres à chaque individu. Sa mécanique répond à un questionnement. Elle concerne tous les domaines de la connaissance et induit l’extériorité. Elle n’apporte « plus une réponse mais un discours ». (2)



La réflexion critique.

Ce discours, lorsqu’il porte sur la science et la technologie, est très souvent critique depuis presque un siècle, y compris de la part des scientifiques eux-mêmes, quand ils prennent de la distance et se transforment en observateurs extérieurs. Tous les grands scientifiques ont suivi ce chemin critique. En fait peut être parce que « la science n'a jamais eu, n'a pas, n'aura jamais la dimension, le poids ni le statut d'une culture » (3). La culture représentant alors la somme des réflexions de l’homme depuis des millénaires.



La réflexion et l’action.

Si la science est opposée à la culture, la réflexion s’oppose souvent à l’action, « l'action est pour aujourd'hui, l'idée pour demain » (4). Très ancrée dans la sagesse populaire cette distance, cette « brèche du temps » (5) doit être revisitée afin de « réformer la pensée » (6) et aboutir à une véritable éthique de l’action qui puisse assurer l’avenir de l’homme.



(1). Brunschwicg Léon, L’orientation actuelle des sciences, PUF,

(2). Meyer Michel, Découverte et justification en science, Editions Klincksieck, Paris, 1979.

(3). Serres Michel, Les cinq sens, Grasset, Paris, 1985.

(4). Laborit Henri, L’homme imaginant, Union Générale d’Editions, Paris, 1970.

(5). Arendt Hannah, La crise de la culture, Gllimard, Paris, 1972.

(6). Morin Edgar, La tête bien faite, Editions du Seuil, Paris, 1999.