La crise de la réflexion : les nouvelles formes de l’irrationalisme en Afrique


Azoumana Ouattara


Département de philosophie

Université de Bouaké – Abidjan – Côte d’Ivoire.



Georg Luckàcs, dans un livre controversé intitulé La destruction de la Raison, expliquait pourquoi l’émergence du Nazisme était liée à la destruction de la raison, fruit du lent travail de déstructuration des structures cognitives fondées sur la raison dont il fait remonter l’origine aux philosophes comme Schelling. Ces derniers jetèrent par-dessus bord la raison au profit de l’intuition supposée donner la connaissance sans le travail nécessaire de réflexion. Cet élitisme de la connaissance livrait ainsi ceux, le commun des mortels, qui n’en avaient le secret aux miasmes des passions désormais combinées avec les intérêts d’un entendement borné. Il épinglait, au passage, les courants phénoménologiques et ontologiques( Husserl et Heidegger) d’avoir reconduit ce congé donné à l’exercice de la pensée. Si le tumulte des critiques qui accueillit le diagnostic de Luckàcs en limitèrent la réception en raison de ses présupposés marxistes, voire staliniens, il n’en demeure pas moins qu’il faut prendre au sérieux la validité du noyaux de la critique luckàcsienne : les bouleversements qui interviennent au niveau des modes du savoir du réel ne sont pas sans conséquence pour la structure sociale. Le questionnement qui porte la présente communication est la suivante : comment penser les figures de la catastrophe aujourd’hui en Afrique ? Quels rapports ces figures entretiennent-elles avec la réflexion ? Pourquoi réfléchir et agir sont-ils devenus si difficiles ? L’hypothèse proposée est que les raisons qui expliquent les crises qui secouent le continent sont certes économiques, politiques, militaires. Mais au-delà de ces raisons, il en existe une plus profonde à laquelle on ne songe pas tant que nous sommes paralysés par les idéologies fumeuses d’une prétendue mentalité prélogique incompatible justement avec la réflexion. L’Afrique a perdu le goût de la réflexion. Ce qu’il faut étudier ce sont les nouvelles formes de l’irrationalisme en Afrique dont le caractère historique est indéniable. Si se servir de son propre entendement est le signe des lumières, il faut convenir que les usages de la réflexion comme concrétion de la pensée, qui n’ont rien de spontanés ni de continues, posent aujourd’hui problème en Afrique. Cette activité délibérative de l’esprit que l’on appelle la réflexion, dans ses dimensions cognitives et pratiques, se trouve contrariée par des processus de confiscation de son libre exercice (stigmatisation, repli identitaire, engagement partisan ). Ce qui peut alors apparaître comme une neutralisation de la réflexion n’est en rien ontologique mais historique. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas sans conséquence. C’est sous ses effets que l’ « intelligence politique » se montre incapable de dénouer les nœuds des situations confligènes. On n’argumente plus, on n’évalue ni les causes, ni les effets des événements, encore moins leurs schèmes prospectifs qui permettraient de renouer avec un horizon de sens. Mieux : on n'avance plus de raison pour imposer l’évidence de son droit, on doute qu’on puisse avoir tort. En escamotant ainsi les trois ek-stases de la temporalité réflexive, les agents sociaux s’enferment dans le présent opaque des intérêts politiques. Cette épochè perverse de la réflexion libère les toxines de la violence.

Cette hypothèse ne saurait être fondée sans le recours à une réelaboration de la notion même de réflexion dont l’enjeu est de la lier à la Raison pratique. Il s’agit pour nous d’interroger la régression de la réflexion sociétale qui alterne, selon les intérêts du moment, « aseptisation politique du savoir » et effervescence démagogique de l’opinion. Cela suppose de porter le regard sur les différents régimes de la réflexion, et en particulier les savoirs ordinaires ( l’intelligence pratique du quotidien).

Il est évident qu’une relecture philosophique de la question de la réflexion conduit à rechercher les formes de son expression dans la philosophie contemporaine. Penser la question de la réflexion, c’est questionner les modes de formation de l’opinion éclairée. Il s’agit donc de penser l’Espace public comme espace de délibération.

Ce second point de notre réflexion nous conduira dans un troisième temps à interroger les déficits de l’exercice de la réflexion en Afrique mais à lire aussi les rares signes d’une possibilité d’émergence d’une conscience éclairée et libre-exaministe sans laquelle on ne peut réfléchir ensemble pour vivre ensemble.


Section : 2e section Sous-section : 2.2 Titre :philosophie juridique et politique