« UNE SORTE DE RÉFLEXION »
Contribuant à la déconstruction de la subjectivité métaphysique entreprise par le XXe siècle, la phénoménologie de Merleau-Ponty élabore une pensée de la chair qui échappe aux impasses traditionnelles du dualisme. Penser la chair demande d’opérer un déplacement par rapport aux démarches philosophiques jusque là éprouvées, puisque c’est d’un entrelacs de l’homme et du monde qu’il s’agit, d’une conception nouvelle autant de l’ensemble de la nature que de l’être humain lui-même ; l’homme n’est plus cet être abstrait de la vie dont le privilège exclusif serait de s’auto-constituer par un mouvement de retour sur soi manifestant et effectuant tout à la fois son essence de sujet conscient. Mais c’est aussi un déplacement, un écart, un décalage qui doit être pensé au sein de cet entrelacs puisque c’est en porte-à-faux que le phénomène de miroir en quoi consiste la chair doit être compris. Autant dire que le modèle de la réflexion comme superposition, recouvrement dans la transparence de soi à soi est troublé par un mouvement créant du flou, un bougé ; la reproduction mimétique de soi et l’assomption de sa connaissance par un sujet souverain deviennent impossibles. C’est pourtant à ce que Husserl nomme dans les Ideen II « une sorte de réflexion » que Merleau-Ponty se rattache pour penser ce déphasage interne par quoi se comprend le sujet humain. Aussi nous demanderons-nous jusqu’à quel point le retour de la prééminence égologique qu’il dénonce chez Husserl n’affecte pas sa propre pensée. Dissociant les modèles optique et visuel de la réflexion, nous tenterons de penser une réflexion aveugle et de concevoir l’homme sans la réflexion : la présence partout à l’œuvre dans la nature de « règles de signification commune » (Uexküll), atteste d’une réversibilité naturelle indépendante de la perception humaine et suggère inversement que la spécificité humaine ne se constitue pas d’un mouvement immobile d’auto-appropriation de son ipséité. Le modèle de la porosité (ouverture comme être « rythmicisé », transi par une altérité première et constituante) remplacera celui de l’impénétrabilité réfléchissante (souveraineté dans la transparence) pour penser l’homme ; l’oreille (vibration) remplacera l’œil (réflexion).
Section 1 : Réflexion, être et existence . Sous-section 1.3: Phénoménologie et philosophies de l’existence.