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De la difficulté de penser par soi-même



Sophie Grapotte




À la question « vivons-nous dans un siècle éclairé ? », Kant, en 1784, répond par la négative, tout en prenant soin de préciser que nous vivons dans une époque de propagation des lumières. Le constat qu’il établit est relativement sévère : peu d’hommes ont réussi à se dégager de leur minorité ; « Il s’en faut encore de beaucoup que les hommes dans leur ensemble, au point où en sont les choses, soient déjà capables, ou puissent seulement être rendus capables, de se servir dans les questions religieuses de leur propre entendement de façon sûre et correcte, sans être dirigés par un autre. » (Réponse à la question : qu’est-ce que les lumières ?, AK VIII 040).

Dans cette communication, nous nous proposons de justifier, à l’aide des textes dans lesquels Kant développe sa propre conception de l’Aufklärung, ce constat qui pourrait paraître somme toute pessimiste, notamment lorsqu’on le met en parallèle avec le diagnostic qu’établira Schiller, quelques années plus tard, dans ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, où il prétendra, au contraire, que « l’époque est éclairée » (Paris, Aubier, 1992, p. 145). Dans cette perspective, il nous appartiendra dans un tout premier temps de préciser les différentes modalités de la propagation des lumières. Il ressort des principales définitions que donne Kant de l’Aufklärung qu’être éclairé, c’est penser par soi-même. Dès lors, que signifie penser par soi-même ? Quels sont les conditions et les « indices précis » (AK VIII 040) de la sortie de l’homme de l’état de minorité ? Dans un second temps, nous nous efforcerons de déterminer les principales entraves, les principaux obstacles qui empêchent l’homme de faire un libre usage de son entendement. Nous serons ainsi amenés, dans un troisième et dernier temps, à expliciter en quoi, dans la perspective kantienne, la propagation des lumières est une tâche très difficile et de longue haleine, en d’autres termes, pourquoi il est si difficile de penser par soi-même, et à justifier, partant, que Kant ne considérait pas son époque comme éclairée (aufgeklärt), mais comme une époque de propagation des lumières (Aufklärung).



Section : 5 Sous-section : 5.3 (la réflexion dans l’idéalisme kantien et post-kantien) Titre : De la difficulté de penser par soi-même