LA MÉTHODE DE L’ABSTRACTION EXTENSIVE : ALFRED NORTH WHITEHEAD, UNE PHILOSOPHIE DE L’ÉVÉNEMENT.

Guillaume Durand



En 1919, dans An Enquiry Concerning The Principles of Natural Knowledge, Alfred North Whitehead, mathématicien et philosophe anglais, ancien collaborateur de Bertrand Russell dans les Principia Mathematica, lance un véritable défi aux philosophies de la nature : l’articulation des données de l’expérience sensible, définies comme des événements, aux principaux objets de la perception et de la pensée abstraite : les objets sensibles, tels que par exemple une simple couleur de nuance particulière, les objets perceptuels (les objets de la perception ordinaire comme les arbres, les tables…etc.) et de manière ultime, les objets scientifiques, tels que les électrons ou encore les points de la géométrie euclidienne. L’enjeu fondamental est de reconstruire et de ré-exprimer ces différentes formes d’identités reconnues dans la nature, à partir des entités les plus concrètes, soit les événements et leurs relations. Un événement est défini comme un hypervolume à quatre dimensions, une duration, purement singulier, original, qui ne peut jamais revenir, et qui ne peut pas non plus changer : le changement supposerait une permanence, une chose, sujet ou substrat du changement. L’événement n’est pas ce qui arrive à quelque chose, mais ce qui advient et ce dans quoi on reconnaît des caractères de récurrence ou de permanence, ces caractères que Whitehead nomme en 1919 les objets : « « Tiens, du rouge ! », « Bonjour Théétète ! ».

Au centre de cet enjeu, Whitehead propose un modèle logico-mathématique, mais enraciné au cœur même de l’expérience instinctive et immédiate : la méthode de l’abstraction extensive, laquelle doit permettre de définir des entités abstraites, par exemple un point euclidien, dans les seuls termes de classes d’événements – des classes de volumes convergents et imbriqués les uns dans les autres comme les boîtes gigognes d’un jeu chinois. Nous exposerons dans un premier temps les principes de la méthode pour envisager ensuite ses principales applications concernant les objets de la philosophie de la nature. L’enjeu étant de donner un sens concret ou événementiel aux objets abstraits, stables, et récurrents de la réflexion à la fois du sens commun et de la pensée scientifique : fonder ainsi une véritable philosophie de l’événement.



A.N. Whitehead, An Enquiry Concerning The Principles of Natural Knowledge, Cambridge University Press, Cambridge, 1919, 2e éd., Cambridge University Press, 1925. The Concept of Nature. Tarner Lectures Delivered in Trinity College, November 1919, Cambridge, Cambridge University Press, 1920, trad. fr. par J. Douchement, Le Concept de Nature, Vrin, Paris, 1998. The Principle of Relativity, With Applications to Physical Science, Cambridge University Press, Cambridge, 1922.



Guillaume Durand (Professeur de Philosophie – Allocataire de recherche à l’Université de Nantes – Thèse de Doctorat préparée sous la direction de Michel Malherbe : « Evénements et objets chez A.N. Whitehead ». Soutenance prévue : juin 2004 )



Publications : - Introduction à la trad. fr. de A. N. Whitehead, Modes of Thoughts, Vrin, Paris (sous presse).

-“Le sophisme du concret mal placé dans Science and The Modern World”, ousia, (à paraître).



Section : 4e Sous-section : 4.1 Titre : Sciences de la nature et sagesse réflexive