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RÉFLEXION ET PROJECTION CINEMATOGRAPHIQUE :

LA « PROJEXION »


Jean-Michel Durafour



L’art met l’homme devant le mécanisme de sa propre nature réfléchissante, non seulement en tant que créateur (phénomène très commenté), mais aussi comme récepteur. Dans cette perspective, l’apparition et le développement du cinéma, art populaire, ont modifié le rapport réflexif ordinaire de l’homme à l’art, c’est-à-dire à lui-même, en tant que la conscience réflexive est celle qui connaît ses propres opérations, en particulier aperceptives, et donc est conscience-au-monde. Redisposant la caverne platonicienne, redisposant de la caverne, (obscurité, position rivée, images), le principe de la projection cinématographique « pariétale » comme réflection fait signe vers une double nature de la réflexion humaine. 1) Une dimension participative qui établit la réflexion comme étant ce par quoi l’homme fonde l’extérieur (filmique) dans une organisation cohérente en l’ordonnant (le spectateur construit continûment la fiction qu’il évalue et qui lui devient la chose elle-même ; c’est, par exemple, l’« anthropo-cosmorphisme » d’Edgar Morin ou la « fenêtre » d’André Bazin). En ce sens, l’homme bâtit, conformément à l’idéalisme kantien, le monde d’après ses propres structures intellectuelles. Il y a là, en réalité, un phénomène de double intervention transcendantale : à l’intérieur du monde concret et quotidien, le spectateur élabore un « deuxième monde » (c’est, au sens propre, le dé-paysement) à partir d’images qui proviennent, techniquement, du même monde quotidien et dont il n’est pour rien dans la détermination du contenu (à la différence de la lecture). Et 2) une dimension psychanalytique, notamment développée à partir des travaux de Christian Metz, qui place la réflection écranique entre le fantasme, l’hypnose, le rêve et la vérité, et où l’homme est plutôt pensé. — La disparité cinématographique (plans, sons, etc.) suppose une unité constituante de la réflexion humaine, qui tournant en fait le dos à l’idéalisme et au réalisme, c’est-à-dire rejoignant le réalisme ontologique en doublant l’idéalisme perceptif, montre que la réflexion permet à l’homme de créer le monde à partir du monde même. Il n’y a là nulle tautologie, nul absurde, mais l’homme-cinéma devient le monde réfléchi. L’expérience cinématographique nous mettant dans un rapport paléo-existentiel à la manipulation par l’image, le monde est ce que j’en pense en tant que le je se découvre comme conscience de l’objet.


Platon, La République, Garnier-Flammarion, 2002 ; Kant, Critique de la raison pure, PUF, réédition 1986 ; Edgar Morin, Le Cinéma ou l’homme imaginaire, Minuit, 1958 ; Christian Metz, Le Signifiant imaginaire, Christian Bourgois, réédition 1993 ; André Bazin, Qu’est-ce que le cinéma ?, Cerf, 1976.

Section : 3 Sous-section : 3.4 Titre : La réflexion dans le domaine de l’art et des arts