RÉFLÉCHIR ET SE RÉFLÉCHIR
Jean Marie DELIVRÉ
Réfléchir, c’est revenir à soi cependant qu’on répugne à s’aventurer trop loin hors de soi. Ou bien, comme un miroir, c’est renvoyer hors de soi ce qu’on répugne à recevoir chez soi.
D’une manière ou d’une autre, c’est se diviser en se fuyant pour se rencontrer ou en se rencontrant pour se fuir.
Pourquoi cette oscillation, parfois cette scission, que, tout à la fois, nous provoquons et subissons ?
J’hésite entre plusieurs hypothèses et m’ingénie afin de repérer la vérité. Pourquoi ? Parce que, si je me trompe, moi-même dupe moi-même et je m’inquiète : quand suis-je moi trompeur et moi trompé ? Moi trompeur de qui et moi trompé par qui ?
Intrigué je pousse plus avant mon enquête et, réfléchissant davantage, je me réfléchis dans l’eau claire de ma nouvelle lucidité.
Or, comment me reconnaîtrais-je si je ne me connaissais déjà ? Est-ce moi qui attesterais ma nouvelle sagacité, moi trompeur ou moi trompé ?
Mon souci s’exacerbe d’une inquisition plus austère, garantissant mon identité, chassant l’angoisse de n’être pas qui je suis quand je ne suis pas ce que je dis sans contredit. Je m’inflige alors cette ascèse qui me scrute parfois jusqu’à la subversion.
D’où sourdent cette peur et cette foi ? La réflexion me dégage de l’insouciance qui vague en deçà d’elle et elle m’engage dans l’effort de m’inventer avec l’espoir de mon assomption.
Trop tourmentée, elle risque de corroder et d’aliéner.
Bien conduite, elle se convertit. Grâce à elle, à travers mon refus de la division en moi, j’entends l’appel de ma Personne inaltérable au-delà de ma personnalité instable et m’inspire de l’Acte Pur et de la Présence Totale.
La réflexion vise sa propre disparition en absorbant les contradictions et en se consommant dans la contemplation et dans l’évidence.
Section : 1 Sous Section : 1 - 1 Titre : Réflexion, être et existence