Prophétie et réflexion
Monique Lise Cohen
Maïmonide et Lévinas placent la prophétie au sommet de l’activité pensante de l’homme. Loin d’être une voyance, la parole prophétique ouvre l’avenir. Elle rend l’avenir possible quand une vision pourrait en fermer l’horizon. Ici la parole prophétique s’oppose à la vision de la fin des temps, la vision d’apocalypse.
C’est ainsi que Maurice Blanchot, inspiré par les études bibliques d’André Néher, décrit le prophète : « La parole prophétique qui dit l’avenir impossible, dit aussi le “ pourtant ” qui brise l’impossible et restaure le temps. » (“La parole prophétique” in Le livre à venir).
Mais la question de la prophétie n’est-elle que biblique ? Ne concerne-t-elle que les croyants ? Est-elle seulement l’affaire des théologiens ?
Peut-être faudrait-il changer la formulation de cette question, sortir la prophétie de l’opposition entre foi et savoir et nous demander en quoi la prophétie concerne l’essence même de la pensée.
Ici s’ouvre une lecture philosophique qui, de Maïmonide (Le guide des égarés) à Lévinas (Autrement qu’être ou au-delà de l’essence) en passant par Spinoza (Traité théologico-politique), semble dire que la parole n’est pas la reproduction de la pensée, qu’il n’y a pas un fond d’authenticité de la personne que le retour réflexif sur soi-même permettrait d’appréhender ; mais que ce retour intériorisé est en même temps un chemin d’extériorité, et que ce paradoxe porte le nom de prophétie.
Ni voyance, ni extase divine ou enthousiasme, ni croyance religieuse opposée au savoir, la prophétie apparaît comme une pensée-parole agissant dans le monde où celui (celle) qui l’accomplit trouve un chemin d’extériorité en allant au plus profond de soi-même.
Section : 1 - - Sous-section : 1.2 - - Titre : Réflexion et critique de la métaphysique