RÉFLEXION, REFLET ET THÉORIE DE LA CONNAISSANCE
Arnaud Spire



La définition physique du phénomène de réflexion fait d’elle une déviation ou un rebond. La réflexion en optique est de l’ordre de l’après-coup. Dans La dioptrique Descartes écrit : « Et ainsi vous voyez facilement comment se fait la réflexion, à savoir selon un angle toujours égal à celui qu’on nomme l’angle d’incidence. »1. La réflexion est donc un mouvement en retour, consécutif à un choc d’où résulte une trajectoire. Il s’agit d’un mouvement oblique, la structure du renvoi déterminant l’orientation de la réflexion. La réflexion n’est donc pas une simple répétition. En créant un angle, elle ne coïncide pas avec le réfléchi puisqu’elle détermine un écart et une mise à distance. Le mouvement physique de la réflexion anticipe sur ce qu’IIya Prigogine appellera près de quatre siècles plus tard : « une bifurcation ». La réflexion physique nous plonge donc, qu’on le veuille ou non, dans le domaine du non-linéaire.
En tant qu’opération de la pensée, le principe de RÉFLEXION semble inverser le sens du renvoi. Au lieu d’aller de l’objet réfléchi à celui qui en construit la représentation, le mouvement de réflexion va cette fois-ci du sujet qui réfléchit, à l’objet qui est réfléchi. La réflexion acquiert donc dans la philosophie cartésienne un sens actif que l’on retrouve dans des expressions communes, spontanément partagées, comme : réfléchir à ou faire réflexion sur. Le concept de réflexion distingue alors l’acte du sujet connaissant et le résultat théorique qu’il obtient. Il s’agit alors d’un rapport entre ce qui est réfléchi — à savoir un CONTENU abstrait — et un processus de mise en FORME émanant du sujet.
L’accent sera donc très vite mis sur le PROCESSUS qui consiste à viser quelque chose de prédéterminé. L’expression « réflexion faite », telle que Paul Ricoeur l’utilise, désigne l’articulation rétrospective dans la mémoire d’une séquence de souvenirs. Il s’agit d’une tentative de faire retour à un état initial.
L’idée d’une représentation qui serait le REFLET du réel ne permet pas de rendre compte de ce mouvement complexe (inversion-réversion) de la connaissance. C’est en ce sens que je m’efforcerai de montrer que le concept de reflet ne saurait être l’élément central d’une THÉORIE DE LA CONNAISSANCE, comme s’y est pourtant essayé Karl Marx. D’ailleurs, la notion d’idéologie déplace dans l’œuvre de Marx lui-même la question de la sensation et de la représentation individuelles, vers la question dc la réalité sociale et de ses représentations. On se référera ici aux emprunts faits dans La sainte famille par Marx à l’histoire de l’opposition entre le matérialisme et l’idéalisme vue par Renouvier. C’est ici je vous propose de prendre le « temps de la réflexion» pour dialectiser, c’est-à-dire réfléchir l’un dans l’autre, le matérialisme et l’idéalisme.


  1. René Descartes, Lu dioptrique, II, dans le tome I des Œuvres philosophiques réunies par Ferdinand Alquié aux éditions Bordas, 1988, page 668.

    Section 5 - Sous section : 5.4 - Titre : La réflexion dans la philosophie contemporaine

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