La différence anthropologique : la raison ?


Rigobert NGAMAYAMA



Thème :


Les définitions qui, habituellement présentent l’homme comme un animal raisonnable ou encore comme une âme spirituelle unie à un corps, sont critiquées par certains penseurs. Mais, des définitions du genre de celle d’Aristote demeurent culturellement présentes et nous semblent porteuses d’une certaine vérité. Nous pensons, non sans raison, que quelque chose nous distingue des autres animaux et nous avons des convictions humanistes au moins implicites. Faut-il abandonner cette attitude ?

Résumé de la réponse :

À la suite d’Aristote, les définitions qui présentent l’homme comme un animal raisonnable ou encore comme une âme spirituelle unie à un corps portent de l’essence même de l’homme. Essence est à entendre ici au sens de nature, c'est-à-dire ce qui est propre à l’homme et non à un autre être, ou encore ce qui fait que l’homme soit homme et non autre chose, comme une vache par exemple. Il s’agit donc de la question ayant trait à la substance de l’homme. Effectivement, hors mis d’autres nombreuses différences spécifiques (langage articulé, cheveux, station debout....), on remarque que le fond substantiel de l’être humain est essentiellement constitué de la rationalité. De tous les êtres peuplant la planète terre, seul l’homme organise son existence de manière rationnelle et raisonnable.

C’est donc à ce niveau que la définition aristotélicienne de l’homme est porteuse d’une grande vérité sur l’essence de l’homme. Par ailleurs, la réalité concrète, c’est à dire le vécu existentiel quotidien apporte beaucoup d’éléments qui exigent d’établir une nette démarcation entre la raisonnabilité et la rationalité. Il faut l’avouer : l’homme est raisonnable, mais il n’est pas toujours rationnel. Bien que constitué par la raison, il n’est pas moins vrai que l’homme, n’agit pas toujours suivant les exigences de sa raison. Souvent l’homme se méconduit, vole, tue, etc... alors que la raison lui offre les garde-fous pour l’empêcher d’agir irrationnellement. La vérité de fait est qu’en étant doué de raison, on pourrait raisonnablement et légitimement s’attendre à ce que l’homme vive en permanence en cohérence avec les exigences de la raison et que toute forme de conflit soit absente de son environnement et de ses relations avec ses semblables. Et justement, dans la mesure où l’existence concrète présente des faits qui ne traduisent pas toujours la raisonnabilité de l’homme, il est important de comprendre qu’il existe un grand abîme entre le raisonnable et le rationnel. Ceci montre donc le caractère inachevé de la raison. L’homme est à la fois raison et déraison, animal raisonnable et animal déraisonnable. Entretenir de pareilles attentes, ce serait se méprendre sur la vraie nature de l’homme que d’aucuns décrivent à juste titre comme un être habité par ce qu’ils appellent le « paradoxe anthropologique ». En lui coexistent côte à côte la possibilité du bien et celle du mal, de la raison et de la déraison, du sens et du non sens, la dimension consciente et la dimension non consciente. L’homme apparaît-il moins comme une entité harmonique que comme une entité polémique, c’est à dire un être à la nature duquel la conflictualité est consubstantielle. Ce qui revient à dire que vouloir caractériser l’homme rien que par la raison, c'est-à-dire par la capacité de la non-déraisonnabilité, équivaut à vouloir totaliser son être , ou mieux à vouloir le dépouiller de son ipséité dans la mesure où l’homme ne peut s’affirmer ou se réaliser que dans la contrariété. La définition « animal raisonnable » demeure inébranlable, parce que justement la raison à inscrire dans l’histoire reste un idéal, une quête, quelque chose jamais atteint pleinement. Donc, primat doit être accordé à la raison, bien que la déraison lui soit consubstantielle. Celle-ci, fondée sur le paradoxe anthropologique de l’être homme, ne serait-ce que l’expression du caractère inachevé de la raison, sans pour autant annihiler l’aspect fondamental et différentiel de ce qui définit l’homme, la raison. Par conséquent, une telle attitude n’est pas à abandonner. Sinon quelle définition conviendrait-il alors à l’homme ? Pour tout dire, l’homme, malgré ses failles, reste un être doué de raison.