DU SENTIMENT OBSCUR À LA RÉFLEXION
LES DEGRÉS DE L’ABSTRACTION D’APRÈS J. G. HERDER
Patricia Rehm
La genèse de la réflexion commence pour Johann Gottfried Herder par la prise de conscience du monde concret, c’est-à-dire de la nature et de ce qui entoure l’homme, à travers les sens physiques. La perception du monde concret par l’intermédiaire des cinq sens fait naître en l’homme une impression qui se présente à lui sous la forme d’un seul sentiment que Herder appelle le « sentiment obscur » – « das dunkle Gefühl », indéfinissable et indescriptible pour l’homme. Ce sentiment obscur est à la fois l’origine des émotions concrètes telles que la tristesse et la joie ou de la douleur et du chaud, par exemple, et de la compréhension.
C’est par le sentiment obscur que la représentation des choses concrètes perçues se produit à l’intérieur de l’homme sous la forme des images, ce qui est déjà un premier degré de l’abstraction. Par ces images l’homme est capable de comprendre l’ordre du monde concret et de classifier les choses concrètes. À partir des images se crée la parole et, par là, la possibilité qu’a l’homme de s’en servir pour lui-même, c’est-à-dire de penser, et pour les autres, c’est-à-dire de s’exprimer dans une langue.
La réflexion, surtout la réflexion philosophique, s’occupe non seulement de la compréhension de l’ordre concret du monde, mais aussi des concepts abstraits et des systèmes. Ainsi, elle représente pour Herder le plus haut degré de l’abstraction et elle se trouve à la fin du chemin vers la compréhension. Herder accepte la réflexion et cette abstraction uniquement si toute sa genèse est prise en considération et il attaque sévèrement ces philosophes qui prônent la réflexion avant le sentiment ainsi qu’il croit le comprendre dans les écrits de Voltaire et la philosophie de Kant.
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