La sensualisation de l’entendement : la réflexion chez Kant
Matthieu Haumesser
Université de Nantes
La « réflexion », acte logique de formation des concepts, est aussi pour Kant, lorsqu’elle est « transcendantale », l’acte de reconnaître, à partir de représentations données, la source de connaissance – sensibilité ou entendement – dont elles sont issues. Elle joue à cet égard un rôle central dans la Critique de la raison pure. Mais la réflexion apparaît aussi comme le pivot sur lequel Kant articule son rapport à la philosophie classique. C’est en effet dans le passage de la Critique intitulé « Amphibologie des concepts de la réflexion » que Kant se situe simultanément par rapport à Leibniz et à Locke, en leur attribuant des erreurs symétriques, dûes à un manque de réflexion transcendantale: Leibniz aurait « intellectualisé les phénomènes », tandis que Locke aurait « sensualisé les concepts de l’entendement ».
Si la critique de Leibniz est relativement bien connue, celle de Locke, beaucoup plus allusive dans le texte de l’Amphibologie, mérite selon nous une tentative d’explicitation, qui pourrait donner tout son poids à l’usage que fait Kant de cette notion de « réflexion ». Elle soulève en effet la question de l’influence de la sensibilité sur l’entendement. Or on reconnaît là un des thèmes majeurs de la philosophie classique : les idées sensibles, parce qu’elles sont plus immédiates, tendent à contaminer les idées intellectuelles. C’est cette influence que combat Descartes dans la Méditation seconde, lorsqu’il cherche à caractériser la res cogitans : celle-ci n’est pas un « air délié », « répandu » dans le corps. Pour Descartes, notre pensée se conçoit par elle-même, sans recourir à la moindre représentation corporelle. Cette exigence imprègne tout le cartésianisme (on songera ainsi à Arnauld, Des vraies et fausses idées, ch. 4).
Locke adopte une position fort singulière par rapport à ce problème. Il distingue très nettement les « idées de la sensation » et les idées que nous avons de notre entendement, qu’il nomme « idées de la réflexion ». Mais le cheminement suivi par l’Essai sur l’entendement humain montre que cette séparation n’a rien d’évident : les caractérisations que Locke propose de l’entendement (donc toutes les « idées de la réflexion ») font constamment appel à des métaphores sensibles – ce que Leibniz ne manque pas de lui reprocher.
Comme nous y invite l’Amphibologie, on voudrait prendre pour point de comparaison ce problème lockien des « idées de la réflexion », pour étudier la conception kantienne du rapport entre sensibilité et entendement. On suggérera ainsi une lecture qui partirait des écrits pré-critiques pour montrer comment Kant conçoit la manière dont l’esprit peut (ou non) apparaître, et en quoi cette « apparition » (qui peut être celle... d’un fantôme, comme dans les Rêves d’un visionnaire !) est soumise à ce que la Dissertation de 1770 appelle l’influence « subreptice » de la sensibilité. Sur ce point, Kant nous paraît très proche de Locke. L’intérêt d’une telle lecture serait d’établir quel sens et quelle valeur on doit accorder aux métaphores sensibles (« intériorité », « forme », « matière », etc.) qui jalonnent chez Kant comme chez Locke le questionnement sur l’entendement.
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